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Heuristiques et biais cognitifs en plongée sous-marine

Introduction

Le plongeur évolue dans un milieu caractérisé par des contraintes physiologiques, perceptives et temporelles importantes : limitation des ressources respiratoires, modification des perceptions sensorielles, effets potentiels de la narcose, surcharge cognitive, variables environnementales et individuelles, et… nécessité d’agir rapidement.

Dans ce contexte, les décisions sont souvent prises avec des informations incomplètes, sous stress, parfois dans l’urgence. Or, la cognition humaine ne fonctionne pas comme un calculateur parfaitement rationnel. Pour faire face à la complexité du réel, le cerveau utilise des raccourcis mentaux appelés heuristiques.

Les travaux de Daniel Kahneman, Gerd Gigerenzer et Riccardo Viale permettent d’éclairer de manière particulièrement intéressante la prise de décision en plongée. Tous trois étudient les mécanismes cognitifs humains dans l’incertitude, mais ils proposent des interprétations très différentes du rôle des heuristiques et des biais cognitifs.

Heuristiques et biais cognitifs : un point de départ commun

Ces trois auteurs partent d’un constat identique :

  • Le cerveau humain dispose de ressources cognitives limitées ;
  • L’être humain ne peut analyser exhaustivement toutes les informations ;
  • Les décisions doivent souvent être prises rapidement ;
  • Nous utilisons donc des raccourcis mentaux.

Ces raccourcis sont appelés heuristiques.

Dans la vie quotidienne, ils permettent par exemple :

  • De choisir un restaurant parce qu’il est plein ;
  • De faire confiance à une marque connue ;
  • D’évaluer un danger à partir d’un souvenir marquant ;
  • En plongée, d’interpréter rapidement une situation à partir de l’expérience.

La divergence fondamentale entre Kahneman, Gigerenzer et Viale concerne alors la question suivante :

Les heuristiques sont-elles principalement des sources d’erreurs… ou des outils intelligents adaptés au réel ?

Daniel Kahneman : les heuristiques comme sources de biais

Pour Kahneman, les heuristiques sont utiles mais elles produisent fréquemment des erreurs systématiques appelées biais cognitifs.

Avec Amos Tversky, il développe le célèbre modèle des deux systèmes cognitifs :

  • Un système rapide, intuitif, automatique et émotionnel ;
  • Un système lent, analytique, logique et conscient.

Le problème, selon Kahneman, est que l’être humain utilise spontanément le système rapide, car il demande moins d’effort mental.

En plongée sous-marine, cette tendance est renforcée par :

  • Le stress ;
  • La pression temporelle ;
  • La narcose ;
  • La fatigue ;
  • La surcharge informationnelle ;
  • Les contraintes environnementales.

Dans ces conditions, les biais cognitifs deviennent particulièrement probables.

Les biais cognitifs les plus dangereux en plongée

Le biais de normalité

Le biais de normalité pousse à croire que « tout va continuer normalement » malgré l’apparition de signaux d’alerte.

En plongée, cela peut conduire à :

  • Ignorer une augmentation anormale de la consommation d’air ;
  • Minimiser une dégradation progressive des conditions ;
  • Banaliser les premiers signes de narcose ;
  • Sous-estimer une fatigue inhabituelle.

Le plongeur reste alors dans une logique de continuité alors que la situation exige une rupture décisionnelle.

L’excès de confiance

L’excès de confiance est fréquent chez les plongeurs expérimentés.

La répétition de plongées sans incident peut conduire à :

  • Surestimer ses capacités ;
  • Négliger les procédures ;
  • Réduire la vigilance ;
  • Dépasser ses limites personnelles.

Le sentiment d’expérience devient alors paradoxalement un facteur de risque.

Le biais d’engagement

Le biais d’engagement apparaît lorsqu’un individu persiste dans une action malgré des signaux défavorables, parce qu’il a déjà investi du temps, de l’énergie ou des ressources.

En plongée, cela peut se traduire par :

  • Maintenir une immersion malgré des conditions qui se dégradent ;
  • Poursuivre une exploration malgré un inconfort physiologique ;
  • Hésiter à interrompre une plongée « préparée depuis longtemps ».

Ce biais est particulièrement dangereux car il retarde la décision d’abandon.

Le biais de disponibilité

Le biais de disponibilité conduit à évaluer un risque selon ce qui vient facilement à l’esprit.

Un plongeur peut ainsi sous-estimer un danger simplement parce qu’il n’a jamais vécu personnellement d’incident comparable.

À l’inverse, un accident récent fortement médiatisé peut conduire à surestimer certains risques spécifiques.

Le biais de confirmation

Le biais de confirmation pousse à rechercher uniquement les informations qui confirment une hypothèse initiale.

Exemple :

Un plongeur convaincu que « tout va bien » interprétera les signes ambigus dans le sens de cette conviction, au lieu de remettre en cause son analyse.

Les biais sociaux

Les décisions en plongée sont fortement influencées par :

  • Le groupe ;
  • La hiérarchie ;
  • Le niveau perçu des autres plongeurs ;
  • Le désir de ne pas ralentir l’équipe ;
  • L’ego.

Un plongeur peut ainsi accepter une immersion qu’il juge pourtant risquée simplement parce que « les autres y vont ».

Gerd Gigerenzer : les heuristiques comme outils adaptatifs

Gigerenzer critique directement l’approche de Kahneman.

Selon lui, les heuristiques ne sont pas principalement des défauts cognitifs. Elles constituent au contraire des stratégies efficaces adaptées aux contraintes du monde réel.

Il développe le concept de rationalité écologique.

La rationalité écologique

Pour Gigerenzer, une décision ne doit pas être évaluée par rapport à un idéal mathématique abstrait, mais selon son adéquation :

  • Au contexte ;
  • Au temps disponible ;
  • Aux ressources cognitives ;
  • Aux contraintes réelles de l’action.

Dans un environnement complexe comme la plongée sous-marine, il est souvent impossible d’analyser exhaustivement toutes les variables. Les règles simples deviennent alors indispensables.

Les heuristiques de sécurité en plongée

De nombreuses procédures utilisées en plongée peuvent être interprétées comme des heuristiques adaptatives :

  • « En cas de doute, on annule la plongée » ;
  • « Stop/Expire lentement/Réfléchis/Agis » ;
  • Les check-lists ;
  • Les procédures standardisées ;
  • Les protocoles d’urgence.

Ces règles simples réduisent :

  • La surcharge cognitive ;
  • Les réactions impulsives ;
  • Les erreurs sous stress.

Pour Gigerenzer, leur efficacité provient précisément de leur simplicité.

L’intuition experte

Gigerenzer accorde également une place importante à l’intuition issue de l’expérience.

Chez un plongeur expérimenté, certaines décisions rapides reposent sur :

  • La reconnaissance implicite de situations déjà rencontrées ;
  • Des signaux faibles difficilement verbalisables ;
  • Une mémoire pratique accumulée.

Ainsi, un moniteur peut percevoir très rapidement :

  • Qu’un binôme n’est pas prêt psychologiquement ;
  • Qu’une situation « ne sent pas bon » ;
  • Qu’une dérive dangereuse commence à apparaître.

Cette intuition n’est pas forcément irrationnelle. Elle peut être le produit d’une expertise incorporée.

La critique de Gigerenzer envers Kahneman

Gigerenzer reproche principalement à Kahneman de comparer l’être humain à un modèle statistique idéal dans des situations artificielles.

Selon lui :

  • Dans la vraie vie, l’information est incomplète ;
  • Le temps est limité ;
  • L’incertitude est permanente ;
  • Les capacités cognitives sont contraintes.

Dans ces conditions, les heuristiques ne sont pas des erreurs de raisonnement mais des adaptations efficaces à la réalité.

La simplicité peut parfois produire de meilleures décisions que des calculs complexes.

Riccardo Viale : la cognition située

Riccardo Viale prolonge cette réflexion en insistant sur le caractère « situé » de la cognition.

Pour lui, la rationalité humaine ne peut être comprise indépendamment :

  • Du contexte social ;
  • Des institutions ;
  • De l’environnement matériel ;
  • Des normes collectives ;
  • Des contraintes culturelles.

La cognition n’est donc jamais isolée.

La décision en plongée comme phénomène collectif

Appliquée à la plongée sous-marine, l’approche de Viale conduit à considérer que la prise de décision dépend autant du contexte que des capacités individuelles.

Le comportement d’un plongeur est influencé par :

  • Son binôme ;
  • Le directeur de plongée ;
  • Le groupe ;
  • Les normes implicites ;
  • La culture « sécurité du club » ;
  • L’organisation de l’activité.

Ainsi, une décision apparemment irrationnelle peut devenir compréhensible lorsqu’elle est replacée dans les contraintes réelles de l’action.

L’environnement physiologique

La cognition du plongeur est directement modifiée par :

  • La profondeur ;
  • La narcose ;
  • Le froid ;
  • La fatigue ;
  • La visibilité ;
  • Le courant ;
  • La charge émotionnelle.

Ces facteurs influencent :

  • L’attention ;
  • La mémoire ;
  • La perception ;
  • La capacité de jugement.

La rationalité du plongeur est donc toujours contextualisée.

Les quatre signaux d’alerte à ne jamais ignorer

Plusieurs travaux issus de l’aviation, du médical, des sports aériens et de la haute montagne mettent en évidence des signaux cognitifs récurrents précédant les incidents.

Ces signaux semblent particulièrement pertinents en plongée.

La justification

« Ça va aller. »

Ce discours traduit souvent un biais de confirmation déjà en cours.

La minimisation

« On a déjà fait pire. »

Cette réaction relève fréquemment du biais de disponibilité.

Le malaise ignoré

Fatigue, stress, anxiété, mauvais feeling ou inconfort physiologique sont parfois volontairement minimisés.

Le biais émotionnel prend alors le dessus sur l’analyse rationnelle.

Le suivisme

« Si lui y va, on peut y aller. »

Ce mécanisme relève des biais sociaux et de l’influence du groupe.

Les implications pédagogiques et sécuritaires

L’étude des biais cognitifs conduit à renforcer plusieurs dimensions fondamentales de la sécurité en plongée.

Les briefings

Le briefing constitue un moment essentiel d’activation du système analytique.

Il permet :

  • D’anticiper ;
  • De structurer les décisions ;
  • De réduire les biais futurs ;
  • D’améliorer la représentation collective de la plongée.

Les check-lists

Les check-lists compensent les limites de la mémoire et réduisent les décisions impulsives.

Elles permettent de limiter :

  • Les oublis ;
  • L’excès de confiance ;
  • Les automatismes dangereux.

L’intelligence collective

Les biais sont souvent plus visibles chez les autres que chez soi-même.

Le regard du binôme ou du groupe devient alors un outil de sécurité majeur.

Une culture collective favorise :

  • Le doute ;
  • La communication ;
  • Le droit au renoncement ;
  • La remise en question,
  • Réduit significativement les risques.

La formation aux facteurs humains

Former les plongeurs aux biais cognitifs permet :

  • De reconnaître les situations à risque ;
  • D’améliorer l’anticipation ;
  • De développer une vigilance métacognitive ;
  • De renforcer les capacités décisionnelles sous stress.

L’objectif n’est pas de supprimer les biais, ce qui est impossible, mais de les rendre identifiables, prévisibles et partiellement contrôlables.

10. Synthèse comparative

AuteurVision des heuristiques vision des biais
Kahneman       Sources fréquentes d’erreurs Centraux et systématiques
Gigerenze        Outils efficaces et adaptatifs     Souvent exagérés
VialeStratégies contextualisées   Dépendent du contexte social

                   

Conclusion

Les approches de Kahneman, Gigerenzer et Viale offrent des perspectives complémentaires particulièrement riches pour comprendre la prise de décision en plongée sous-marine.

Kahneman met en évidence la vulnérabilité cognitive du plongeur face aux biais et aux erreurs de jugement, notamment dans les situations de stress, d’incertitude ou de surcharge cognitive. Gigerenzer montre au contraire que les heuristiques peuvent constituer des stratégies efficaces et adaptées aux contraintes du réel. Enfin, Viale rappelle que la rationalité humaine ne peut être dissociée du contexte social, matériel et environnemental dans lequel les décisions émergent.

L’analyse des mécanismes cognitifs en plongée conduit ainsi à dépasser une opposition simpliste entre rationalité et irrationalité. La sécurité au sein de notre activité apparaît plutôt comme le résultat d’une interaction dynamique entre :

  • Compétences techniques ;
  • Expérience pratique ;
  • Heuristiques adaptatives ;
  • Facteurs humains ;
  • Contraintes physiologiques ;
  • Environnement social ;
  • Organisation collective.

Dans cette perspective, la prévention des accidents de plongée  ne repose pas uniquement sur la maîtrise technique. Elle implique également une compréhension approfondie des mécanismes cognitifs qui orientent les décisions humaines en immersion.

Source
Gigerenzer (2008) Why Heuristics WorkGigerenzer & Gaissmaier (2011) Heuristic Decision MakingKahneman & Tversky (1974) Heuristics and BiasesKahneman (2011) Thinking, Fast and Slow Reason J. (2003) l’erreur humaine. PUFViale R. (2014) Methodological cognitivism. Springer

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