Epistémologie

De la tradition à une pédagogie fondée sur les preuves : une nécessité pour la plongée

La plongée : une discipline jeune

Introduction

Comparée à la médecine, à l’aéronautique ou aux sciences humaines, la plongée « dite » de loisir est une activité récente (voir ici ).

Une grande partie des pratiques actuelles s’est construite :

  • par l’expérience des pionniers ;
  • par transmission entre moniteurs ;
  • par essais et erreurs ;
  • une formalisation encadrée par les modèles de type P.P.O. (voir ici)
  • à partir d’accidents (statistiques et épidémiologie) ayant conduit à modifier certaines procédures.

Cette histoire explique pourquoi de nombreuses pratiques reposent davantage sur une « culture expérientielle » que sur une véritable validation scientifique. Ce constat n’est pas une critique. Il reflète simplement la manière dont se développent la plupart des activités émergentes.

L’expérience n’est pas une preuve

L’expérience constitue une ressource précieuse. Mais elle possède des limites bien connues en psychologie cognitive. Comme l’ont montré Daniel Kahneman et Amos Tversky (2011), notre cerveau attribue facilement une relation de cause à effet entre deux événements qui se succèdent.

Un moniteur peut ainsi affirmer : « J’enseigne cette méthode depuis vingt ans, ça marche et je n’ai jamais eu d’accident. »

Cette affirmation est rassurante. Elle ne démontre pourtant pas que la méthode est optimale. Elle montre simplement qu’aucun accident ne lui permet de remettre sa pratique en question. L’absence d’accident ne constitue jamais une preuve d’efficacité. C’est précisément ce que rappelle Erik Hollnagel (2014) : la plupart des journées se déroulent normalement, y compris lorsque les organisations présentent des fragilités importantes.

Le piège du retour d’expérience

De nombreuses activités accidentogènes accordent une place centrale au RETEX (voir ici). C’est indispensable. Mais un retour d’expérience ne possède pas, à lui seul, une valeur scientifique.

Un RETEX correspond à « un cas particulier ». Il permet :

  • de générer des hypothèses ;
  • d’identifier des signaux faibles ;
  • d’ouvrir des pistes de réflexion.

Il ne permet pas de conclure qu’une méthode est universellement valable. En plus de ces réflexions modernes sur le RETEX, force est de constater que notre activité « peine » à notre connaissance, à exploiter le sujet.

La pyramide des preuves

Dans les sciences qui nous concernent, toutes les connaissances n’ont pas le même niveau de fiabilité.

Au sommet figurent :

  • les méta-analyses ;
  • les revues systématiques ;
  • les essais contrôlés.

Puis viennent :

  • les études de cohorte ;
  • les études observationnelles.

Enfin seulement :

  • les opinions d’experts ;
  • les retours d’expérience.

Or la plongée fonctionne souvent dans l’ordre inverse. Les recommandations sont fréquemment élaborées à partir :

  • de traditions ;
  • d’habitudes régionalisées ;
  • de l’autorité de certains moniteurs ou titres d’experts ;
  • d’expériences personnelles.

L’autorité n’est pas un argument scientifique

Dans beaucoup de clubs, certaines pratiques sont maintenues parce que :

« On a toujours fait comme ça ! » ou « C’est ce que m’a appris un tel, il est super diplômé ! »

En sciences, ces arguments ne suffisent pas. La connaissance progresse précisément parce que les pratiques sont continuellement confrontées aux observations, aux expérimentations et aux données disponibles.

Comme le rappelait Karl Popper (1959, 1963), une théorie scientifique n’est jamais définitivement vraie ; elle doit toujours pouvoir être remise en question. Cette idée est particulièrement importante dans une activité où les publics, le matériels, les types de plongée et les connaissances physiologiques évoluent rapidement.

Une pédagogie fondée sur les preuves

Depuis une trentaine d’années, les sciences humaines connaissent un mouvement comparable à celui de la médecine.

On parle aujourd’hui de « Evidence-Based Education ».

« Les meilleures décisions ne reposent ni uniquement sur l’expérience, ni uniquement sur la recherche, mais sur l’intégration des meilleures preuves disponibles avec l’expertise du professionnel. » Sackett (1996)

L’idée est simple, une méthode pédagogique ne devrait pas être adoptée parce qu’elle paraît séduisante ou parce qu’elle est traditionnelle. Elle devrait être choisie parce que les recherches montrent qu’elle produit de meilleurs apprentissages.

Pourquoi la plongée accuse-t-elle un retard ?

Plusieurs facteurs peuvent l’expliquer. D’abord, peu de moniteurs sont formés aux sciences de l’éducation, aux STAPS, aux sciences cognitives ou aux sciences du danger. Ensuite, les cursus ont longtemps été élaborés par des experts techniques, davantage spécialistes de la pratique que de l’apprentissage. L’absence de compétition, et donc d’enjeux sociaux, sociétaux et économiques restent également un des facteurs limitant la recherche.

Enfin, les accidents restent relativement rares au regard du nombre total de plongées, ce qui rend difficile l’évaluation des méthodes pédagogiques uniquement à partir de l’accidentologie.

Ce contexte favorise naturellement le maintien de pratiques fondées sur l’expérience plutôt que sur des preuves scientifiques.

Vulgariser n’est pas simplifier

Une confusion fréquente consiste à considérer que vulgariser revient à simplifier. Or ces deux démarches poursuivent des objectifs très différents.

La vulgarisation consiste à rendre des connaissances complexes compréhensibles sans en modifier le contenu. Elle mobilise des analogies, des exemples, des schémas ou des situations concrètes afin de faciliter la compréhension.

La simplification excessive, en revanche, consiste à supprimer certaines informations au motif qu’elles seraient trop difficiles. Cette distinction est fondamentale.

Expliquer progressivement les modèles de décompression constitue une démarche de vulgarisation. Dire à un élève de « lire et suivre son ordinateur » sans lui expliquer les hypothèses, les limites ou les conditions d’utilisation de cet outil relève d’une simplification qui réduit sa capacité de compréhension et son autonomie.

Autrement dit, la vulgarisation conserve la complexité du phénomène tout en facilitant son appropriation ; la simplification abusive risque d’appauvrir les connaissances nécessaires à la prise de décision et de conduire à un accident.

Une nouvelle culture professionnelle

L’objectif n’est évidemment pas d’opposer les anciens aux modernes. L’expérience demeure irremplaçable.

Mais elle devrait « dialoguer » avec les connaissances issues de :

  • la psychologie cognitive ;
  • la didactique ;
  • les sciences de l’apprentissage ;
  • les facteurs humains ;
  • la cindynique ;
  • la physiologie et physiopathologie hyperbare.

« Le véritable professionnel ne choisit pas entre science et expérience. Il mobilise les deux. »

L’expérience permet de comprendre les situations singulières. La science permet de distinguer ce qui fonctionne réellement de ce qui relève de l’habitude, de l’intuition ou de la tradition.

Notre thèse propose et défend que la plongée puisse entrer dans une troisième époque de son histoire pédagogique.

  1. L’époque des pionniers : l’expérience construit les savoirs.
  2. L’époque de la standardisation : les savoirs sont codifiés dans des cursus et des procédures.
  3. L’époque des preuves : les savoirs, les méthodes pédagogiques et les choix de formation sont évalués et ajustés à la lumière des connaissances scientifiques.

Bibliographie

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