Le plongeur apprenant face à la surconfiance : impacts sur la sécurité et la progression
Introduction
Dans la formation en plongée sous-marine, la gestion du risque repose autant sur les compétences techniques que sur les mécanismes décisionnels et comportementaux du plongeur » (Mas, 2025). En effet, les compétences techniques ne suffisent pas à garantir la sécurité car les facteurs humains jouent un rôle déterminant dans la manière dont le plongeur apprend, prend des décisions et gère les situations à risque.
Parmi ces facteurs, la surconfiance qui constitue un élément particulièrement sensible et un facteur pouvant influencer la prise de décision en plongée (Tabbakh, 2024). Lorsqu’un plongeur surestime ses capacités, il peut adopter des comportements inadaptés qui compromettent non seulement sa propre sécurité, mais également celle de toute la palanquée.
L’effet Dunning-Kruger permet d’éclairer cette problématique. Ce biais cognitif décrit la tendance des individus peu expérimentés à surestimer leurs compétences réelles (Kruger & Dunning, 1999).
Cet article est le deuxième d’une trilogie où nous avons exposé le cadre théorique , et où nous allons prochainement mettre en évidence l’impact de ce biais sur le moniteur de plongée
Surconfiance et progression
Dans le cadre de la plongée, cette dynamique apparaît fréquemment au début du parcours de formation.
Après l’obtention d’un premier niveau, certains plongeurs développent rapidement un fort sentiment de confiance. Ils maîtrisent les gestes de base, réalisent leurs premières plongées autonomes et commencent à accumuler des expériences positives. Cette phase peut donner l’impression que la plongée devient simple.
Cette sensation est renforcée par plusieurs mécanismes psychologiques et sociaux. D’abord, la validation institutionnelle joue un rôle important. Recevoir une certification donne souvent au plongeur le sentiment d’avoir atteint un niveau significatif de maîtrise. Ensuite, l’environnement de plongée loisir lui-même favorise parfois cette perception. Beaucoup de plongées d’initiation ou de formation se déroulent dans des conditions relativement confortables : faible profondeur, bonne visibilité, faible courant et évaluation « arrangeante » du moniteur.
Je ne sais pas que je ne sais pas !!
Le plongeur débutant peut alors croire que ces conditions représentent la réalité générale de la plongée sous-marine. Or, les situations complexes apparaissent souvent plus tard, lorsque l’autonomie augmente et que les plongées deviennent plus engagées.
Le problème survient précisément lorsque cette confiance initiale est transposée à des contextes plus difficiles. Une mauvaise visibilité, une houle importante, une gestion d’orientation compliquée ou une panne matérielle peuvent rapidement révéler les limites réelles des compétences acquises.
Dans de nombreux cas, ce n’est pas uniquement l’absence de technique qui provoque l’accident, mais une mauvaise lecture de la situation. Le plongeur pense être capable de gérer un problème alors qu’il ne possède pas encore les automatismes nécessaires.
Surconfiance et gestion du stress
La gestion du stress illustre parfaitement cette difficulté. Durant la formation, les exercices sont souvent réalisés dans un environnement contrôlé. Le plongeur sait que le moniteur est proche et que la situation reste pédagogique. Pourtant, dans une situation réelle, le stress modifie profondément les capacités cognitives.
Sous l’effet du stress, la respiration s’accélère, la consommation augmente et les capacités de réflexion diminuent. Les procédures apprises théoriquement peuvent alors devenir difficiles à appliquer.
Un plongeur surestimant ses compétences risque davantage de se retrouver dépassé par ces réactions physiologiques et émotionnelles.
Surconfiance et prise de décision
Cette surestimation influence directement la prise de décision. Certains plongeurs peuvent ignorer les recommandations du directeur de plongée, dépasser leurs limites de profondeur ou négliger la préparation du matériel. D’autres refusent les conseils de plongeurs plus expérimentés parce qu’ils pensent déjà maîtriser la situation.
On retrouve parfois ce phénomène dans la gestion des paramètres de sécurité. Certains plongeurs débutants minimisent l’importance du briefing, considèrent les contrôles pré-plongée comme accessoires ou banalisent certaines procédures.
Cette banalisation constitue un danger majeur. En plongée, les incidents graves résultent souvent d’une accumulation de petites erreurs ou de négligences. La surconfiance favorise précisément ce relâchement progressif.
Surconfiance et dynamique de groupe
La dynamique de groupe joue également un rôle important. Dans une palanquée, un plongeur trop confiant peut exercer une influence négative sur les autres membres. Il peut banaliser certains comportements dangereux ou encourager une prise de risque inutile.
Parfois, ce comportement est motivé par une recherche de reconnaissance sociale. Le plongeur veut prouver son aisance ou montrer qu’il appartient déjà au groupe des plongeurs expérimentés. Cette pression implicite peut pousser certains individus à accepter des plongées au-delà de leur niveau réel.
La culture de performance présente dans certains environnements de plongée peut accentuer cette tendance. La profondeur atteinte, le type d’équipement utilisé ou le nombre de certifications deviennent parfois des symboles de statut.
Or, la compétence réelle ne se résume pas à ces indicateurs visibles. Elle repose avant tout sur la capacité du plongeur à analyser une situation, à anticiper les risques et à prendre des décisions adaptées.
À l’inverse, les plongeurs expérimentés développent souvent une conscience plus fine des dangers potentiels. Avec le temps, ils comprennent que la plongée reste une activité où l’imprévu peut toujours survenir.
Surconfiance et gestion du risque
Cette évolution rejoint les modèles d’apprentissage décrits dans les sciences de l’éducation. Broadwell (1969) explique que l’apprentissage passe progressivement d’une phase d’inconscience de l’incompétence vers une conscience de ses limites.
Chez le plongeur expérimenté, cette prise de conscience conduit généralement à davantage de prudence. Le plongeur ne cherche plus seulement à « réussir » une plongée ; il développe une réflexion globale sur la sécurité, la préparation et la gestion du risque.
L’apprentissage devient alors permanent. Chaque plongée est analysée, chaque erreur potentielle est discutée, et chaque incident mineur devient une occasion de progresser.
Cette culture de l’analyse critique est essentielle pour limiter les effets de la surconfiance. Les débriefings, les retours d’expérience et la confrontation à différents environnements permettent au plongeur de mieux évaluer ses compétences réelles.
Surconfiance et enseignement
Le rôle du moniteur est ici fondamental. L’objectif de la formation ne consiste pas uniquement à transmettre des techniques, mais également à développer une capacité d’auto-évaluation chez le plongeur.
Former un plongeur, c’est aussi lui apprendre à reconnaître ses limites, à accepter l’incertitude et à comprendre que la compétence véritable implique souvent davantage d’humilité que de confiance excessive.
Les approches pédagogiques modernes insistent d’ailleurs sur l’importance du feedback, de la réflexion critique et de l’apprentissage expérientiel. Ces éléments permettent de construire une progression plus réaliste et plus sécuritaire.
Le moniteur peut encourager cette posture en valorisant les questions, en normalisant l’erreur pédagogique et en créant un environnement où l’apprenant se sent autorisé à exprimer ses doutes.
Conclusion
La sécurité en plongée dépend largement de cette capacité à communiquer honnêtement ses difficultés. Un plongeur qui n’ose pas reconnaître son inconfort ou son manque d’expérience devient plus vulnérable.
L’effet Dunning-Kruger rappelle finalement que la compétence ne se résume pas à l’accumulation de certifications ou de plongées. Elle repose également sur la capacité du plongeur à porter un regard lucide sur lui-même.
Dans une activité où la gestion du risque est permanente, cette lucidité devient un véritable outil de sécurité.
Plus encore, elle constitue probablement l’un des marqueurs essentiels de la maturité du plongeur.
Bibliographie
- Broadwell, M. M. (1969). Teaching For Learning. The Gospel Guardian, 20, 1‑3. (lien)
- Kruger, J., & Dunning, D. (1999). Unskilled and unaware of it. Journal of Personality and Social Psychology, 77(6), 1121‑1134. (lien)
- Kruger, J., & Dunning, D. (2002). Unskilled and unaware—but why? Journal of Personality and Social Psychology, 82(2), 189‑192. (lien)
- Mas, R. Management du risque et prise de décision en plongée subaquatique, Amazon KDP, 2025. (lien)
- Nuhfer, E., Cogan, C., Fleisher, S., Gaze, E., & Wirth, K. (2016). Random Number Simulations Reveal How Random Noise Affects the Measurements and Graphical Portrayals of Self-Assessed Competency. Numeracy, 9(1). (lien)
- Tabbakh, M. M. L’effet Dunning-Kruger en plongée sous-marine : entre mythe et réalité, Amazon KDP, 2024. (lien)




Tout moniteur a déjà vu des plongeurs en « surconfiance ». Sujet souvent délicat à traiter, mais ô combien nécessaire.
Article très intéressant et pertinent.
Merci pour votre commentaire. Vous soulignez un point essentiel : la surconfiance est un phénomène fréquemment observé par les encadrants, mais paradoxalement assez peu discuté de manière explicite dans la formation des plongeurs. Cet article, ainsi que l’essai que j ai publié fin 2024, constituent une modeste contribution à la réflexion, et il reste encore de nombreuses questions à explorer, notamment sur les mécanismes qui favorisent son émergence et sur les stratégies pédagogiques permettant de la prévenir. Vos retours d’expérience sur le sujet seraient les bienvenus pour poursuivre cette réflexion. Merci encore de votre intérêt.