Approche par compétences et situations complexes en plongée sous-marine : enjeux pédagogiques et sécuritaires
Introduction
Depuis plusieurs décennies, l’approche par compétences occupe une place centrale dans les sciences de l’éducation et dans les approches pédagogiques « professionnalisantes ». Cette évolution traduit une transformation profonde des finalités de l’enseignement : il ne s’agit plus uniquement de transmettre des savoirs techniques ou théoriques, mais de former des individus capables d’agir de manière pertinente dans des situations complexes, évolutives et imprévisibles. Cette logique concerne également les activités physiques et sportives, dont la plongée sous-marine.
Notre activité est une pratique singulière, car elle place l’individu dans un environnement « artificiel » pour l’homme, potentiellement hostile, où les erreurs peuvent avoir des conséquences graves. Le plongeur doit simultanément gérer des paramètres physiologiques, techniques, environnementaux et relationnels. La sécurité dépend alors moins de la simple maîtrise d’exercices isolés que de la capacité à mobiliser un ensemble cohérent de ressources dans des situations réelles.
Dans cette perspective, les travaux de F.M. Gérard (2007) sur l’évaluation des compétences à travers des situations complexes et ceux de D. Delignières et Ch. Garsault (2004) sur la pédagogie de la compétence en éducation physique apportent un cadre théorique initial à notre article particulièrement pertinent. Après avoir « croiser » différents travaux et auteurs sur le sujet, nous analyserons comment l’approche par compétences peut transformer l’enseignement et l’évaluation de la plongée sous-marine. Il s’agira de montrer que les modèles pédagogiques centrés sur la répétition technique atteignent rapidement leurs limites lorsqu’il s’agit de préparer les plongeurs à la réalité opérationnelle et à la sécurité.
La compétence comme gestion de la complexité
Définition de la compétence
Le concept de compétence ne possède pas de définition unique. Cependant, les auteurs étudiés s’accordent sur un point essentiel : la compétence dépasse largement la simple maîtrise d’un savoir technique.
Pour Gérard (2007), être compétent signifie être « capable de gérer des situations complexes nécessitant la mobilisation de plusieurs ressources ». La compétence implique donc adaptation, prise de décision et gestion de l’imprévu.
Delignières et Garsault (2004) prolongent cette idée en définissant la compétence comme :
« Un ensemble structuré et cohérent de ressources, qui permet d’être efficace dans un domaine social d’activité ».
Pour Guy Le Boterf (2006)
Être compétent « c’est être capable de savoir agir en situation »
Nous proposons pour notre activité la définition suivante :
« En plongée, nous définirons une compétence acquise quand un(e) individu(e) est capable de répondre positivement à une situation non prévisible, de façon durable dans le temps, et de transférer cette réponse à des contextes variés et dynamiques »
(Mas, 2025)
Cette définition nous semble présenter un intérêt majeur, car elle permet d’intégrer :
- Les tâches motrices ;
- Les connaissances théoriques ;
- Les capacités méthodologiques ;
- Les attitudes et comportements ;
- La durabilité et l’adaptation.
La compétence du plongeur ne peut donc être réduite à la simple exécution correcte d’un exercice technique.
Complexité et imprévisibilité en plongée
Selon Gérard (2007), Famose (1990), Schmidt et Lee (2011) la complexité ne réside pas uniquement dans la difficulté technique, mais dans l’articulation simultanée de plusieurs éléments. Roegiers (2000), précise que l’approche par compétences repose sur l’idée qu’apprendre ne consiste pas seulement accumuler des connaissances, mais à mobiliser un ensemble de ressources (savoirs, savoir-faire, attitudes) pour résoudre une situation significative et évolutive.
Comme nous l’avions évoqué lors de notre précédent article , la plongée sous-marine constitue une activité particulièrement complexe, car le plongeur doit gérer simultanément :
- Sa flottabilité ;
- Sa respiration ;
- Sa consommation d’air ;
- Le couple : profondeur / temps ;
- La communication avec le binôme/palanquée ;
- Les conditions environnementales ;
- Le stress ;
- Les imprévus éventuels.
Le milieu subaquatique est par ailleurs instable, évolutif et dynamique (Amalberti 2001) :
- Une visibilité variable ;
- Le courant ;
- La température de l’eau, la thermocline ;
- La fatigue ;
- Le comportement du binôme, de la palanquée ;
- Des incidents matériels.
Comme le souligne Delignières (2004), les situations réelles sont « complexes, chaotiques et évolutives ».
Ainsi, un plongeur compétent n’est pas celui qui applique mécaniquement une procédure, mais celui qui adapte continuellement son comportement à la situation.
Les limites des pédagogies traditionnelles en plongée
Une pédagogie centrée sur les tâches techniques
Les pédagogies traditionnelles reposent souvent sur la décomposition des apprentissages en exercices isolés selon des approches issues du béhaviorisme :
- Le vidage de masque ;
- L’assistance d’un équipier en difficulté ;
- La stabilisation statique ;
- La remontée contrôlée ;
- La navigation ou orientation.
Cette logique correspond à ce que Delignières appelle une « pédagogie du savoir ».
Les exercices sont :
- Simplifiés ;
- Décontextualisés de réalité ;
- Fortement guidés ;
- Orientés vers une réponse attendue unique.
Cette approche présente certains avantages :
- La progressivité pédagogique ;
- La sécurité ;
- La facilité d’évaluation ;
- La standardisation des formations.
Cependant, elle montre rapidement ses limites lorsqu’il s’agit de préparer le plongeur aux situations réelles.
La réalité des évaluations certificatives en plongée à ce jour
La lecture de nombreux référentiels d’évaluation en plongée montre une approche de la certification du plongeur au travers d’une grille communément appelée « compétences ». Ce protocole émet l’hypothèse que la « réalité » opérationnelle du futur pratiquant peut être décomposée sous cette forme et garantir l’efficacité attendue. Au regard du cadre scientifique souvent identifié en plongée comme la PPO et le courant béhavioriste, il semble légitime de proposer cette hiérarchisation. Cependant, comme nous l’avions évoqué lors d’un précédent article , il semble qu’une réflexion doit être engagée quant à la légitimité de son utilisation en plongée, notamment pour la plongée dite « sportive » et « technique ».
Le risque d’une « illusion » de compétence
Un plongeur peut réussir parfaitement :
- Un vidage de masque ;
- Une assistance simulée (jeu de rôle sur un moniteur ou entre élèves) ;
- Une stabilisation ;
- Un exercice de panne d’air ;
sans être capable de gérer une plongée réelle présentant :
- Du stress ;
- Du courant ;
- Une mauvaise visibilité ;
- Un binôme en difficulté.
Gérard (2007) souligne que l’évaluation de ressources isolées ne permet pas nécessairement d’évaluer la compétence globale. Il existe donc un risque « d’illusion » de compétence :
le plongeur possède des savoir-faire techniques, mais ne sait pas les articuler dans une situation authentique. Enfin, nous constatons que proposer des modes de certification sur des « compétences » décontextualisées « oriente » principalement la formation sur celles-ci, au détriment de la réalité opérationnelle.
Conclusion
Les travaux présentés montrent que la compétence ne peut être réduite à la simple accumulation de savoir-faire techniques. En plongée sous-marine, elle correspond à la capacité d’intégrer et de mobiliser des ressources multiples dans un environnement complexe, dynamique et parfois imprévisible. Cette analyse conduit à s’interroger sur les limites d’une pédagogie centrée essentiellement sur la réussite d’exercices techniques isolés. Si ces derniers demeurent indispensables à l’apprentissage, ils ne suffisent probablement pas à préparer le plongeur aux réalités du terrain.
Cette réflexion ouvre alors une question fondamentale : comment former et évaluer un plongeur capable d’agir efficacement dans des situations réelles, complexes et évolutives ? C’est cette problématique que nous aborderons dans la seconde partie de cet article.
Bibliographie
- Amalberti, R. (2001) La maîtrise des situations dynamiques. Psychologie Française, 46(2), 105-117. (lien)
- Bayer, C. (1990) Epistémologie des activités physiques et sportives. Ed. PUF. (lien)
- Delignières, D., Garsault, C. (2004). Une pédagogie de la compétence en Éducation Physique. In Libres propos sur l’Éducation Physique (chap. 5). Paris : Éditions EPS. (lien)
- Famose, J.-P. (1990). Apprentissage moteur et difficulté de la tâche. Paris : INSEP.(lien)
- Gerard, F.-M. (2007). La complexité d’une évaluation des compétences à travers des situations complexes : nécessités théoriques et exigences du terrain. Actes du Colloque international « Logique de compétences et développement curriculaire », Montréal. (lien)
- Hadji, CH. (1990) L’évaluation, règles du jeu. Paris : ESF. (lien)
- Jonnaert, P. (2002). Compétences et socioconstructivisme. Bruxelles : De Boeck. (lien)
- Le Boterf, G. (2006) Construire les compétences individuelles et collectives : Agir et réussir avec compétence. Ed d’organisation. (lien)
- Le Boterf, G. (1994) De la compétence : Essai sur un attracteur étrange. Ed d’organisation (lien)
- Le Moigne, J.-L. (1990). La modélisation des systèmes complexes. Paris : Dunod. (lien)
- Mas, R. (2025) Autonomie en plongée et compétences collaboratives en plongée : vers une vision systémique de l’apprentissage. Ed. KDP. (lien)
- Mas, R. (2025) Management du risque et prise de décision en plongée. Ed. KDP (lien)
- Meirieu, Ph. (2017) Apprendre, oui mais comment ? Paris : ESF.(lien)
- Meirieu, Ph. (2005) Si la compétence n’existait pas, il faudrait l’inventer…(lien)
- Morin, E. (1990). Introduction à la pensée complexe. Paris : ESF. (lien)
- Perrenoud, Ph. (1999) Faire acquérir des compétences à l’école In Vie pédagogique, n° 112,
septembre-octobre 1999, pp. 16-20. (lien) - Perrenoud, Ph. (2011) Construire des compétences dès l’école. Ed. ESF (lien)
- Roegiers, X. (2000). Une pédagogie de l’intégration. Bruxelles : De Boeck.(lien)
- .Reboul, O. (1980). Qu’est-ce qu’apprendre ? Ed PUF. (lien)
- Schmidt, R. A., & Lee, T. D. (2011). Motor control and learning: A behavioral emphasis (5e éd.). Human Kinetics. (lien)
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